Orphée (1950)

Publié le par Molilow

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          Orphée est une œuvre filmique réalisée par Jean Cocteau en 1950. Le réalisateur ne se consacre pas seulement au cinéma. On le retrouve dans divers domaines artistiques tels que la peinture, la sculpture ou le théâtre auxquels il se consacre étant jeune. Le monde du théâtre et de l’illusion le fascine. Son père se suicide alors qu’il n’a que neuf ans. Cet épisode tragique fut le plus grand traumatisme de sa vie. En effet, on retrouvera dans ses œuvres les traces de la mort, du suicide et du sang.  

Le film Orphée est en réalité une interprétation cinématographique d’une pièce que Cocteau avait montée en 1926 en un acte et un intervalle. Il adapte ici le mythe au cinéma, un amour qu’on pense destiné au désastre. Dans le prologue, Cocteau nous plonge directement dans l’histoire d’Orphée en nous relatant le mythe. De ce fait l’ambiance macabre est annoncée.

La première scène du film se déroule au café des poètes, c’est dans celui-ci qu’Orphée croise pour la première fois la Mort et ses compagnons. Il tombe immédiatement sur le charme de la mystérieuse jeune femme. Sur terre, c’est une princesse étrangère, qui publie l’ouvrage d’un jeune poète arrogant nommé Jacques Cégeste. La présence d’Orphée en terrasse est étonnante : il va au devant de ceux qui le méprisent et le considèrent comme un ancien artiste. Cocteau met ici en scène un éternel solitaire victime d’un ostracisme. Orphée reproche ici à la société de ternir son œuvre en le classant comme « figure officielle » de la littérature. Sous la caricature de fainéants poètes attablés, Cocteau montre ici la frayeur de passer comme Orphée de l’autre côté de la jeunesse : « De traverser sans retour le miroir du temps. »

 La princesse déclenche alors une rixe violente  qui dévaste la terrasse  en donnant quelques poèmes de son protégé aux autres poètes du café.  Le chauffeur de la Mort, Heurtebise, prévient la police qu’un gros conflit vient d’éclater. Les policiers emportent alors Cégeste qui est saoul. Le jeune poète se débat en jurant et se fait renverser par deux motards. La Princesse déclare qu’elle doit le porter d’urgence à l’hôpital et donne l’ordre à Orphée de la suivre afin d’avoir un témoin. En route, Orphée entend une étrange transmission radio. En réalité, Cégeste est décédé et la Mort l’emmène dans sa demeure. Une fois arrivé au château de la Princesse, Orphée remarque que la mort de Cégeste n’est qu’un stratagème. En effet, les motards ne sont autres que les impitoyables faucheurs. Cependant les passants sont étonnés de l’accident, beaucoup d’entre eux disent : « Une place où il ne passe jamais personne. ». Heutebise reconduit alors Orphée chez lui, et en discutant avec Eurydice, tombe peu à peu amoureux. Par maladresse il lui dévoile qu’il est mort ce qui étonne Eurydice. Heurtebise se justifie de suite en lui expliquant une peine d’amour qui l’avait mené presque à la mort.  Orphée, fasciné par l’histoire qui vient de se dérouler écoute en boucle les transmissions proférés par une voix inconnue de la voiture de Sir Heurtebise. Orphée est envouté, il parle de ces phrases comme de la découverte d’un nouveau monde. Sir Heurtebise lui conseille alors de faire attention : « Méfiez-vous des sirènes » et Orphée lui répond : « C’est moi qui les charme ». Effectivement si dans la mythologie c’est le personnage d’Orphée qui charme les sirènes, ici il succombe à la fascination de petits haïkus. Il cherche un contact avec la princesse : « Ces phrases, d’où peuvent-elles venir Heurtebise ? Aucun autre poste ne les émet. J’ai la certitude qu’elles ne s’adressent qu’à moi. » Le personnage d’Eurydice devient ici presque un rôle secondaire écrasé par le personnage de la Mort d’Orphée absolument central dans le film.  Les deux femmes deviennent rivales.  Eurydice fait d’ailleurs une allusion au manque d’attention de la part d’Orphée envers elle et le lui reproche. Orphée passe ses journées dans la voiture de Sir Heutebise à écrire des haïkus, son épouse lui dit alors : « Orphée il n’y a plus que cette voiture qui compte. Je mourrais sans que tu t’en aperçoives. ». Une prémonition de la suite puisque lorsqu’elle meurt à bicyclette, renversée par les motards de la Mort, c’est Heurtebise qui ramène le corps d’Eurydice et prévient Orphée de l’incident, qui refuse d’abord de l’entendre.

On apprend par la suite que c’est Cégeste qui a écrit ces vers. Cette découverte modifie notre réflexion sur l’inspiration d’Orphée qui reprochait son ostracisme. C’est d’un écrivain contemporain que le poète puise son inspiration : « Ne comprends-tu pas que la moindre de ces phrases est plus étonnante que mes poèmes ?! Je donnerais mon œuvre entière pour une seule de ces petites phrases ! ». Orphée régénère son inspiration dans l’éclat des poèmes d’un écrivain plus jeune que lui.

Orphée décide alors de porter son témoignage au commissariat de police. Se déroule alors une superbe scène de filature dans le centre ville, où Orphée poursuit la princesse dans un dédalle de ruelles. Cocteau expose le merveilleux de son film à la lumière : la princesse disparaît dans les arcades et réapparaît au milieu d’une rue. Comme s’il s’agissait pour lui de faire passer à son interprétation personnelle du mythe une épreuve de vérité.

Orpheeeeee mirroirDès son retour, lorsqu’Orphée découvre la défunte Eurydice, il décide d’aller la chercher aux Enfers, guidé par Heurtebise, pour racheter sa folie (il n’a pas voulu croire Heurtebise lorsque celui-ci lui disait qu’Eurydice mourait). Contrairement au mythe il ne se lamente pas : il prend son destin en main et celui d’Eurydice. Qu’ils parlent ou non, les personnages sont vivaces et décident d’agir. Orphée découvre que l’unique moyen de la récupérer est de la rejoindre et de parler avec la Mort qui se trouve être la princesse : « La princesse est une autre forme de la mort. ». Le chauffeur de la Mort lui demande alors de choisir entre le désir de rejoindre Eurydice ou la mort. Orphée répond : « Les deux. Et si possible tromper l’une avec l’autre. » C’est encore ici une parole à double sens : il veut tromper la mort en lui reprenant Eurydice comme dans le mythe, mais il veut aussi tromper Eurydice avec la Mort puisqu’il s’avère être amoureux d’elle. Pour aller aux Enfers, Orphée doit traverser le miroir de sa chambre. Pour cela il doit enfiler une paire de gants laissée sur son lit. Cocteau se débarrasse ici d’accessoires archétypaux du merveilleux, et préconise ici la modernité de son film. Effectivement les gants ne sont autres que des gants de chirurgien : « Le fantastique dans Orphée s’enracine dans le quotidien le plus contemporain. »

Les Enfers sont alors représentés de manière originale. Cocteau n’a pas voulu les représenter de façon dantesque, mais au contraire avec le plus grand dépouillement. Le cinéaste choisit des décors naturels : les ruines du fort de Saint-Cyr après leur bombardement. C’est un nouveau signe de modernité qui rapproche de notre époque. Après l’instance au tribunal, les juges décident de mettre la Mort d’Orphée et ses aides sous liberté provisoire, Orphée est libre à condition qu’il ne parle aucunement de ce qu’il vient de découvrir et Eurydice est autorisé à remonter sur terre. Celle-ci moura si Orphée croise son regard. Le retour sur terre est donc difficile. Depuis sa rencontre avec la princesse, Orphée est devenu sarcastique envers Eurydice. Cependant il ne désire pas sa mort, on le voit lorsqu’elle essaie de mourir en organisant un stratagème nuptial, malheureuse de cette situation. Le lendemain, retrouvant le père de son enfant dans la voiture de Sir Heurtebise, elle croise le regard d’Orphée dans le rétroviseur ce qui provoque sa seconde perte.

Il retourne alors aux Enfers. On assiste au dernier échange amoureux entre la Mort et Orphée : une passion qu’Orphée désire. Mais celle-ci par amour décide de leur rendre la vie à lui et à Eurydice, se sacrifiant avec Heurtebise pour la remontée sur terre des deux héros. Les serviteurs de la Mort sont lucides : leur amour avec Orphée et Eurydice est impossible.

Malgré les retrouvailles joyeuses des protagonistes du mythe, la fin nous fait réfléchir. Cocteau dissimule sous la délivrance des enfers des deux héros, une fin dramatique. Le bonheur leur est interdit : comme l’a énoncé Cocteau dans le prologue, on sait que leur amour est condamné d’avance. Leur réintégration forcée dans la réalité, alors que tout deux avaient choisi la mort, est une condamnation. La dernière scène montrant le bonheur conjugal se fait au prix de l’amnésie et de l’ignorance. Tous deux avaient pris leur destin en main et trouvé le véritable amour. En imposant une vie terrestre à Orphée, notre héros vit le strict opposé du voyage initiatique : il ne connaîtra pas la passion amoureuse telle qu’il l’a vécu avec la princesse. Il perd non seulement l’amour mais aussi la curiosité. A la fin du film, l’écriture n’est plus qu’un travail, un gagne pain, contrairement aux exigences d’Orphée tout le long du film. C’est un terrible désenchantement qui traverse notre héros en tout point.

 Orphee-Princess


            L’Orphée, est une histoire d’amour entremêlée à de tragiques péripéties. Cela donne lieu à plusieurs répliques à double sens. Un langage poétique que parle Orphée. Ce langage révèle la réalité complexe de ce film fait d’amour, d’illusion et de sacrifices. Il nous dévoile un nouvel Orphée dont l’histoire est proche du mythe. Une histoire que Cocteau s’amuse à moderniser et à rendre actuelle tout en nous laissant entre les bras de l’irréel afin que celle-ci reste un mythe.

Publié dans Cinéma

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