XVIIIème siècle : Gluck, Orphée et Eurydice

Publié le par Molilow

 


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          Orphée et Eurydice, l’opéra du compositeur allemand Gluck sur le thème du mythe d’Orphée constitue une réelle transition entre celui de L'Orféo de Monteverdi et l'Orphée aux enfers d’Offenbach. Créé à Vienne, traduit du livret Italien de Ranieri de Calzabigi en 1762, Orphée et Eurydice est une version qui sera reprise par la suite par Berlioz au XIXe siècle. C'est un renouveau du mythe dans lequel on voit apparaître certains traits du siècle des Lumières.



          Orphée est l’un des personnages les plus complexes de la mythologie grecque. On rencontre diverses versions de son histoire avec Eurydice. Gluck a choisi pour son opéra de ne pas séparer les deux héros en faisant intervenir le personnage de l’Amour. Effectivement, les dieux du ciel et des Enfers sont remplacés par un seul personnage, l'Amour, à la fois allégorie et divinité qui parle au nom de Jupiter. Grâce à cette allégorie, Gluck fait revivre en nous la flamme de l’espoir car l'Amour incarne la force grandissante de l'histoire transformée pas Galzabigi, force qui nous envahie.

          Dans chacune des versions du mythe, le personnage d'Orphée est un jeune homme qui use comme Apollon de ses dons de musicien pour convaincre et charmer. Il tire sa puissance de son art et non de sa force : il joue à la perfection de la lyre. Nicolas Poussin dit de l'opéra Orphée et Eurydice dans l'un des ses cahiers : "Des deux sortes de sons émis par Orphée, lequels ont l'effet magique, les résonances de sa lyre ou le souffle de sa voix ?".


          Orphée est un héros excessif dans sa mélancolie, il se plaint constamment, toujours à la limite du pathétique. L’opéra commence par « un tombeau », les villageois et 'Orphée, tous se lamentent sur la tombe d’Eurydice, morte empoisonnée par une morsure de serpent. L’auditeur est immédiatement plongé dans une ambiance tragique ce qui diffère des versions antérieures, nottament de L'Orféo de Striggio et Monteverdi qui prenait longuement le temps de créer une atmosphère jubilatoire autour des réjouissances du mariage des héros. Au contraire, Galzabigi élimine les premières péripéties .Cela donne une unité de ton pour toute la pièce, un ton grave et douloureux, contant une histoire à la destinée dramatique. L'unité de l'action tragique, telle qu'elle est définie par Aristote, ne consiste pas, en effet, à relier différents épisodes autour d'Orphée, mais à suivre une action évoluante. Ce n'est ni le destin d'Orphé ni celui d'Eurydice qui forme la trame principale, mais la descente d'Orphée aux Enfers suivie de son échec. C’est une véritable tragédie lyrique. L’utilisation récurrente des chœurs a aussi son importance dans la mesure où ils participent à l’action dramatique.


          C’est un ouvrage essentiellement littéraire dans lequel la musique s’introduit rationnellement grâce au théâtre. Cependant le rôle de la musique, simple et naturelle, est très important. Celle-ci investie d’un pouvoir magique seconde la poésie et nous conduit vers un ineffable : « Les esprits philosophes seront peu touchés des éloges que les anciens ont donnés à leur musique : ils savent que l’ignorance de l’excellent est la source de l’admiration du médiocre. » (L'abbé Terrasson). Le rôle du silence est donc capital puisque c’est lui qui mènera à la perte d’Eurydice. L'exploitation du silence imposé à Orphée est décisive dans l’agencement du livret car si Orphée pouvait parler à Eurydice la pièce perdrait tout son sens. L’amour n’aurai alors plus à intervenir.

          Le personnage d'Eurydice est le plus changeant dans cette nouvelle version du mythe. En effet, c'est Eurydice seule qui est coupable de son deuxième d
cès. Le libretiste Galzabigi, n'a pas voulu qu'Orphée doute des dieux, c'était trop tragique, simplement trop ressemblant à ce qui s'était déjà vu au théâtre. Il fallait donc qu'Eurydice fût coupable. Elle se plaint du peu d'empressement que lui marque son époux, et joue une grande scène de dépit amoureux en ne désirant pas revoir la lumière du jour tant qu'Orphée ne la regarde pas.


          La fin est cependant joyeuse, typique de la fin heureuse d'un opéra seria : "La musique adoucit les moeurs" (Cahiers de l'Atelier lyrique de Tourcoing n°15 p 25, Nicolas Poussin). Quand Eurydice est perdue une seconde fois, Orphée désespéré s'apprête à la suivre dans la mort. L'Amour intervient derechef, ému par la fidélité de celui-ci. Une fois Eurydice réssuscitée, les deux époux sont réunis à jamais, au milieu des réjouissances. C’est pour des raisons poétiques que Gluck fait en sorte d'écourter sa version du mythe d’Orphée, qui se résume pour lui à la merveilleuse histoire d’un amour reconstruit à jamais, laissant les spectateurs le cœur en joie. Mais force est de constater qu'une telle histoire n'aurait pas eu tant de succès sans la mélodieuse musique qui l'accompagne et donne à Orphé et Eurydice toute son ampleur.


" La mélodie en imitant les inflexions de la voix exprime les plaintes, les cris de douleur et de joie, les menaces, les gémissements [...] elle n'imita pas seulement, elle parle, et son langage inarticulé mais vif, ardent, passionné à cent fois plus d'energie que la parole même. Voilà d'où naît l'empire du chant sur les coeurs sensibles. "

                              Jean-Jacques Rousseau

Publié dans Opéra

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